In memoriam Georges Penning Le sage ferme les yeux dans la contemplation Thrène pour un noble ami Un homme au grand cœur vient de nous quitter. Il était à la fois un enseignant respecté, un journaliste et un écrivain de grand talent, un amoureux de la littérature et de la philosophie ainsi qu’un humaniste engagé. Né en 1937 dans une famille de cinq enfants, dont trois sœurs et un frère, il fut poussé par son père à faire des études d’économie à l’université de Lausanne à partir de 1957. Pendant son séjour en Suisse qui allait durer 18 ans, il fit la connaissance de celle qui allait devenir sa compagne de vie, Helga Mailliet. Avec l’aide d’amis valaisans il fonda l’École Moderne de Sion en 1967, en devint le directeur et y enseigna jusqu’en 1975. Cet établissement comprenait des cours pour enfants dyslexiques de 8 à 12 ans, des cours préparatoires à l'apprentissage pour les 12-16 ans et une école de commerce de deux années pour les jeunes à partir de 16 ans. De retour au Luxembourg en 1975, il enseigna les sciences économiques au Lycée Technique Michel Lucius jusqu’à son départ à la retraite. Excellent pédagogue, il était aimé de ses élèves qui savaient apprécier le respect et la sympathie qu’il leur manifestait. Mais ce qui le passionnait le plus, c’était la littérature et spécialement la littérature française. C’est ainsi qu’il devint tout naturellement, dès son retour au Luxembourg, critique littéraire et chroniqueur au Lëtzebuerger Land, au Gréngespoun, au Lëtzebuerger Journal, au Neie Feierkrop et dans l’émission littéraire Frequenzen présentée chaque samedi sur les ondes de RTL par Michel Raus. Il collaborait également au périodique Interférences publié par Christian Butterbach et aux Cahiers Luxembourgeois édités par Nic Weber. S’il avait choisi des pseudonymes tels que Olivier Vincent, Léon Maurice, Léopoldine et Nathalie, c’était moins par goût du secret que par modestie. Ses chroniques et carnets se distinguaient par leur jugement nuancé et par leur style élégant et dépouillé, dans la tradition des grands écrivains français. Ce qu’il avait écrit sur un écrivain dans son roman resté inachevé s’applique parfaitement à sa propre écriture: « une prose ciselée avec la précision des grands maîtres, entretenant avec la langue une complicité de tous les instants ce dépouillement qui doit permettre aux mots d’éclore et de porter les fruits d’une vérité fulgurante. » Sa probité, son engagement pour la justice sociale, pour les idéaux du siècle des Lumières et la laïcité lui faisaient dénoncer les trafics d’influence, l’opportunisme, les lâchetés et l’hypocrisie de ceux qui nous gouvernent mais sans jamais dénigrer ou calomnier. Il s’en prenait, comme dirait Robespierre, à « la conspiration du sceptre et de l’encensoir » ( discours du 18 Floréal de l’An 2 = 7 mai 1794 ). Contre l’emprise tentaculaire du cléricalisme au Luxembourg il défendait la nécessité de la séparation de la religion et de l’État, séparation qui, à ses yeux, était une des plus grandes conquêtes humaines de l’Histoire, car elle permet à des gens de toutes opinions et confessions de vivre ensemble en paix, avec les mêmes droits et les mêmes devoirs pour tous. Et c’est donc tout logiquement que Georges Penning se trouva parmi les membres fondateurs de l’association Liberté de Conscience . Mais il s’engagea aussi, à côté des écologistes, pour la préservation de la nature. En tant qu’économiste, fidèle à la mémoire de son professeur d’économie à l’université de Lausanne, Firmin Oulès, il analysait avec lucidité et dénonçait les méfaits du capitalisme rapace et de la mondialisation sous l’égide de l’ultra-libéralisme déchaîné. Mais cet engagement ne l’empêcha pas d’être le plus aimable et le plus convivial des hommes que je connaisse. Dans les réunions hebdomadaires entre amis éclairés, qu’il fréquentait avec assiduité, sa bonne humeur et son esprit pétillant lui attiraient les sympathies de tous. Qu’on me permette d’évoquer ici ma propre expérience car mon amitié avec Georges date de notre rencontre au sein du comité de Liberté de Conscience , il y a de cela plus de douze ans. Notre passion commune pour la littérature et la philosophie nous rapprocha de plus en plus ces dernières années, surtout depuis notre départ à la retraite. Georges avait déjà fait partie du jury du Prix Tony Bourg et il accepta donc avec joie de rejoindre le jury littéraire du Concours Libertés organisé en 2000 par Liberté de Conscience . Son jugement compétent et nuancé nous manquera pour la nouvelle version de ce concours en 2002. En petit cercle à deux, parfois à trois avec sa compagne Helga, nous discutions régulièrement des œuvres de nos penseurs et écrivains préférés ainsi que des nouvelles publications. Parmi les auteurs qu’il citait le plus souvent figuraient Marcel Proust, Robert Musil, Cesare Pavese, Primo Levi, Franz Kafka, Voltaire, Diderot, Condorcet, et j’en passe. Georges avait mis en épigraphe de son roman inachevé cette citation de Proust : « Il vaut mieux rêver sa vie que la vivre. » Et à son ami Christian Butterbach il avait assez récemment envoyé à Hambourg cette autre phrase de Proust : « Peut-être est-ce le néant qui est le vrai et tout notre rêve est-il inexistant. » Nos conversations portaient souvent sur les philosophes anciens, sur Montaigne et Spinoza. Parmi les anciens il se sentait attiré par la morale prudente et sereine d’Épicure et de son disciple lointain Lucrèce, à savoir le culte de l’amitié, l’absence de peur devant la mort, la recherche de la paix de l’âme ( ataraxie ) et du détachement. Cet Épicure qui disait : « L’amitié philosophique, réservée aux sages, est le plaisir le plus durable, c’est un plaisir catastématique [ en repos ] » et encore : « L’homme noble s’occupe le plus de sagesse et d’amitié. » Cette position, chère à Georges, est corroborée par Cicéron : « En l’amitié, il n’y a affaire ni commerce que d’elle-même », citée par Montaigne dans ses Essais ( I, 28, De l’amitié ). Déjà quelques siècles avant Épicure, Siddhārtha Gautama, qui fut appelé « l’Éveillé », avait conseillé à ses disciples de s’entourer de nobles amis : « Fais ta compagnie des bons, recherche l’amitié des meilleurs parmi les hommes. » ( Dhammapada, VI, 78 ). Ceux qui pouvaient s’honorer de l’avoir pour ami ne peuvent que confirmer ces autres vers du Dhammapada , XIX, 258, qui caractérisent parfaitement notre ami Georges, si discret, si serein : « On n’est pas sage parce qu’on parle beaucoup. C’est l’homme compatissant, amical, sans malice, qu’on appelle un sage. » Ronald Pierre |