Fin de siècle obscure

Les dispositions du projet de loi sur les médias montrent que leurs auteurs sont tout à fait en mesure de soutenir la comparaison avec les habitants d'une célèbre localité.

On sait que ceux-ci étaient persuadés qu'il était plus commode de puiser la lumière avec des seaux pour la porter dans les chambres plutôt que d'y pratiquer des fenêtres. En effet, l'esprit et la lettre du projet sont inspirés du souci de continuer à aider surtout les organes de presse qui n'en ont guère besoin au risque d'envoyer sur la paille les rédacteurs exprimant des opinions manifestement erronnées. La mise en oeuvre d'un tel modèle d'aide – assurément unique au monde – si la loi était votée en son état actuel, conduirait à attribuer à l'ISP et à ses organes le monopole de la presse écrite et parlée à moins qu'il ne faille considérer comme une alternative le magazine bientôt quotidien Hei Elei. Dès à présent, les observateurs s'interrogent si les députés du POSL se mettront de nouveau à genoux, le moment venu, pour larguer le quotidien fondé par leurs ancêtres. Rappelons que la liberté de la presse est le dernier rempart de la démocratie.

«On peut abolir toutes les libertés, avait noté un homme politique du XIXe siècle, à l'exception de la liberté de la presse. Cette liberté fera revenir toutes les autres.» Lorsque la loi sur les médias sera votée, le citoyen sera en mesure de juger si le carriérisme prime le goût du risque politique.

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Dans un dîner en ville, un médecin, a relancé au dessert, alors que les vins et les alcools eurent un peu dégourdi les esprits, la discussion sur la qualité de la médecine au regard du projet de loi Lahure concernant l'assainissement des Caisses de maladie. Après avoir donné libre cours à son indignation, notant qu'une consultation médicale reste largement en-dessous du prix d'une coupe de cheveux aux ciseaux et sans shampoing, le docteur s'emporta sur le fait qu'on cherche, depuis toujours, à imputer à sa corporation le déficit chronique des Caisses. L'un de ses interlocuteurs fit observer prudemment que la réputation fâcheuse qui entoure la corporation provient du fait que dans les pharmacies on peut trouver une invraisemblable quantité de médicaments offerts aux chalands et souvent prescrits à tort. Chacun sait *, alors que les multinationales pharmaceutiques se livrent à une concurrence effrénée, présentant souvent le même médicament sous des emballages et à des prix différents, alors que la recherche fondamentale ne connaît que quelques centaines de substances de base et qu'il n'y a guère eu, depuis ces dernières années, de nouveauté significative sur le terrain.* Un autre invité parla du gaspillage émanant de l'achat de produits pharmaceutiques inutiles ou inutilisés par les particuliers et, sans doute aussi, par les hôpitaux. Sans parler du fait que la médecine ne tient presqu'aucun compte des mauvaises habitudes prises par la grande majorité des gens en matière de nutrition, en dépit de l'expérience et de la publication de nombreux ouvrages sur le sujet. Et d'ajouter que la médecine reste, souvent, cantonnée dans une stratégie défensive n'intervenant que lorsque le mal est fait. Il conclut que la fameuse controverse sur la budgétisation des prestations sociales n'aurait de sens que si l'on disposait d'un compte de pertes et profits et d'un bilan en bonne et due forme permettant d'apprécier tous les éléments ayant contribué à créer le déficit des Caisses. — On ne peut s'empêcher d'être surpris, répliqua notre hôte, par le paradoxe de la situation résidant dans le fait que la croissance des dépenses de l'institution médicale se trouve dans un rapport inversément proportionnel à la confiance que les gens portent à cette institution. On sait, par ailleurs, que l'industrie pharmaceutique a développé des médicaments en certains domaines qui constituent un véritable progrès par rapport au passé, mais qui ne sont pas encore disponibles sur le marché pharmaceutique européen. Stratégie concurrentielle oblige.»

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Lors de la présentation du troisième tome de la trilogie romanesque de John Berger, intitulée Flieder & Flagge, l'un des invités a relevé que l'auteur est resté fidèle à ses convictions marxistes en dépit des événements du mois de novembre 89. On sait à quel point la droite s'est empressée d'enterrer la doctrine de Marx comme si les régimes du socialisme réellement existant avaient mis en oeuvre la pensée de ce philosophe des libertés. Dans son idéologie rigide, l'économie de marché a, évidemment, besoin de nier les antagonismes de classe et, notamment, l'exploitation d'une classe par une autre, d'un continent, d'un monde par un autre. Les observateurs de la scène philosophique savent que l'écroulement du mur de Berlin signifie l'effondrement du stalinisme et, nullement, des idéaux légendaires de 1789. Dans un récent pamphlet, intitulé «Playdoyer pour une fin de siècle obscure», Max Gallo lequel, à l'occasion de la guerre du Golfe, semble retrouver une deuxième jeunesse, avait réhabilité l'héritage de Marx en fustigeant, texte à l'appui, les contre-vérités et les préjugés qui ont été répandus à dessein par ses adversaires. L'agrégé d'histoire et de philosophie, ancien porte-parole du gouvernement Mauroy, affirme que l'Union soviétique, en raison du retard séculaire des structures économiques et politiques, a dû, à un moment donné, utiliser la doctrine de Marx afin de restaurer l'Etat face aux périls. Aujourd'hui encore, les réformateurs sous la conduite de Gorbatchev sont paralysés par la centralisation stalinienne et les velléités d'indépendance des républiques baltes commencent à sonner le glas de l'Empire.

Et Gallo, désireux de conclure sur une note constructive, susceptible de mobiliser la générosité, provisoirement inemployée, des hommes de gauche, leur propose de ne pas s'abandonner et de construire une société fraternelle, de réconcilier Marx et Jaurès.

Léon Maurice

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* v. en particulier, «Bittere Pillen», Kiepenheuer & Witsch, éd. 89.

* idem.

[Helga, la compagne de Georges, m'a prié de mettre en ligne ce texte paru au «Journal» en date du 14 février 1991 (sous l'un de ces nombreux noms de plume, à savoir Léon Maurice). Elle me dit l'avoir choisi comme excellent exemple du style de Georges, brillant journaliste politique, et parce que ce texte lui semble toujours d'une étonnante actualité, exemple ainsi des qualités souvent prophétiques de Georges. Je ne puis qu'acquiescer, encore que personnellement je ne comprenne pas comment on puisse qualifier Marx de philosophe des libertés; quelle douleur donc de ne plus pouvoir discuter cela avec lui, comme nous le faisions si ardemment, et sur des sujets semblables, à Lausanne!]


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